Gramsci –
partie 4
Gramsci –
partie 4
Dans cette dernière capsule, nous allons parler du concept
le plus connu de Gramsci, le concept d’«
hégémonie », mais nous allons voir qu’il est souvent mal compris. Alors,
c’est quoi l’hégémonie ? C’est un terme qui vient du grec ancien hegemôn qui veut dire le commandement,
la domination militaire. Mais Gramsci va lui donner un sens plus large, l’hégémonie, c’est : « Toute forme d’action
politique entreprise par un groupe social, une classe sociale pour dominer
structurellement les autres groupes sociaux ». C’est-à-dire les dominer sur le
long terme, dans la durée.
Alors, pour expliquer cela, il faut d’abord voir comment Gramsci conçoit le
champ politique, et il le conçoit, en fait, comme relativement autonome du
champ économique, même s’il lui est lié. Il y a dans le champ politique, selon
Gramsci, trois composantes principales : d’une part, ce qu’il appelle (1) la société politique, c’est-à-dire
l’ensemble des appareils répressifs, des appareils de contrainte (l’armée, la
justice, la police, l’administration). C’est, disons, le territoire de la coercition, de la force pure.
Il y a ensuite deuxième composante, (2) la société civile, c’est-à-dire l’ensemble
des institutions privées, des associations, des organisations qui produisent
d’une manière ou d’une autre de la culture, de l’idéologie, de la croyance :
alors c’est le cas de l’Église ou des églises, les syndicats, les Partis
politiques, mais aussi les théâtres, les maisons d’édition, les médias.
Aujourd’hui, on ajouterait évidemment les réseaux sociaux. Là, c’est le territoire du consentement,
c’est-à-dire le lieu où on fabrique du consensus, du sens commun. C’est le pôle
le plus important, en tout cas le plus original pour Gramsci.
Et puis la troisième composante, c’est ce qu’il appelle l’État intégral qui est l’unité
concrète de la société politique (domination) et de la société civile
(consentement). Donc on va définir l’État intégral comme : « L’ensemble des
activités pratiques et théoriques grâce auxquelles la classe dirigeante non
seulement justifie et maintient sa domination, mais réussi à obtenir le
consentement actif des gouvernés » écrit Gramsci. La grande idée ici, c’est que
la seule coercition ne permet pas de garantir la domination d’un groupe ou
d’une classe dans la durée. Il faut aussi le consentement, c’est-à-dire qu’il
faut que les hiérarchies sociales et politiques apparaissent comme étant
légitimes, naturelles. Il faut, autrement dit, que les classes subalternes acceptent la domination qui s’exerce sur elles,
en tout cas l’accepte dans une certaine mesure, d’où l’importance de
l’idéologie – Gramsci utilise plutôt le terme « sens
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commun » – c’est l’ensemble plus ou moins
cohérent de discours, de représentations du monde qui vise à justifier, à
légitimer les rapports de pouvoir dans la société.
Et donc un groupe social est hégémonique non seulement
quand il gagne le combat, le combat
politique ou le combat électoral, mais surtout quand il définit le terrain même où a lieu ce combat, quand il définit la
grammaire dans laquelle ce combat, ce conflit est formulé.
Voilà, c’est le concept le plus connu de Gramsci, il a été
beaucoup vulgarisé. On parle beaucoup d’hégémonie culturelle, « il faut gagner
la bataille des idées, il faut gagner la bataille pour l’hégémonie ». C’est une
idée d’ailleurs que même certains courants de droite, que certains
intellectuels de droite se sont appropriés. On parle d’un « Gramscisme de droite », ce qui est
évidemment paradoxal puisque ce « Gramscisme de droite » est idéologiquement
plus proche de Mussolini qui a jeté Gramsci en prison que de ce dernier.
Alors il faut corriger cette vision. Il faut avoir une
vision plus complexe. L’hégémonie, c’est
toujours une combinaison de coercition et de consentement, mais c’est un
concept qui est extrêmement opératoire. Prenons notre démocratie représentative et on voit très bien quel est l’élément
de coercition. Nous vivons dans des États qui disposent d’appareils répressifs,
qui disposent de ce qu’on appelle, avec Max Weber, le « monopole de la violence
légitime ». Mais il y a évidemment un élément de consentement, c’est le
mécanisme électoral, ce sont les libertés publiques, par exemple. C’est une grille d’analyse, celle de Gramsci qui
a été transférée d’ailleurs dans d’autres sphères. Un tout grand politologue,
Robert Cox, par exemple, va l’appliquer aux relations internationales pour
montrer comment un État devient hégémonique : la Grande-Bretagne au 19e
siècle ou les États-Unis au 20e siècle ? Eh bien, l’hégémonie d’un État, c’est à nouveau
un mixte de coercition, de puissance militaire, mais aussi de consentement,
d’adhésion à son idéologie, à son mode de vie. Le cas des États-Unis est évidemment
très clair.
Maintenant, il faut voir comment un groupe social conquiert
l’hégémonie. C’est là où Gramsci devient très intéressant. La conquête de
l’hégémonie, selon Gramsci, c’est un jeu entre quatre pôles de puissance :
1)
un pôle
dirigeant, c’est-à-dire une classe ou un groupe social qui va exercer le
pouvoir ;
2)
un pôle
auxiliaire, ça, c’est le groupe allié qui va consentir activement à ce
pouvoir ; 3) il y a ensuite un pôle passif qui consent passivement à
l’hégémonie ;
4) et puis il y a évidemment un
pôle ennemi qui est réfractaire à
l’hégémonie.
Et dans l’histoire moderne, eh bien, l’hégémonie montre
Gramsci peut-être plus ou moins démocratique ou plus ou moins oligarchique,
elle est le plus souvent oligarchique.
Prenons l’exemple du Risorgimento,
c’est-à-dire la longue séquence d’unification de l’Italie entre 1848 et 1861,
qui est en fait le moment de la conquête de l’hégémonie par la bourgeoisie
italienne. Eh bien, on voit très bien que le pôle dirigeant, c’est la
bourgeoisie industrielle du Nord (Turin). Le pôle auxiliaire, ce sont les
propriétaires terriens, l’aristocratie. On connaît tous la formule dans le film
Le Guépard : « Il faut que tout
change pour que rien ne change ». Le pôle passif, c’est l’immense classe
paysanne et le pôle ennemi, ce sont les classes subalternes, la classe
prolétaire. Mais Gramsci montre les retournements d’alliance au moment de la
constitution d’une hégémonie. Parce que dans un premier temps, la bourgeoisie
du Nord avait fait alliance avec les classes subalternes, on pense à Garibaldi
par exemple, contre la noblesse et l’Église pour faire une unification de
l’Italie. Et puis dans un deuxième temps, eh bien, cette bourgeoisie s’est
tournée vers la noblesse et vers l’Église pour en faire des pôles auxiliaires
et passifs contre les subalternes qui sont devenus les ennemis.
Si maintenant, on l’applique à la révolution communiste telle que Gramsci l’envisageait, eh bien
la situation hégémonique à laquelle le mouvement ouvrier doit arriver, selon
Gramsci, correspond à la situation suivante : le pôle dirigeant, c’est le
prolétariat industriel, sous la direction du parti, le pôle auxiliaire, ce
serait la classe paysanne d’où le plaidoyer de Gramsci pour l’unité, pour que
les paysans soient les alliés, les auxiliaires du prolétariat industriel. Le
pôle passif, c’est toute la classe moyenne, les commerçants, les
fonctionnaires. Le pôle ennemi, c’est évidemment la bourgeoisie, les
capitalistes.
Donc voilà la dialectique entre coercition et consentement,
c’est la base de la théorie de Gramsci, et elle est illustrée par lui à travers
une métaphore militaire ultra célèbre qui donne d’ailleurs son titre à un très
bon recueil commenté de textes de Gramsci, c’est « l’opposition entre la guerre de mouvement et la guerre de position ».
Alors tout le monde sait, je pense ce que c’est : la guerre de mouvement, ce
sont les raids, les assauts, les charges de cavalerie ; les guerres de
position, ce sont les tranchées ou le siège par exemple. Alors transféré dans
le champ politique, qu’est-ce que ça signifie ? C’est que la conquête de
l’hégémonie, pour Gramsci, suppose les deux temps, les deux stratégies. La
guerre de mouvement, ça correspond par exemple à un coup d’État, plus largement
à l’usage de la force, de la coercition, l’intervention de la société politique.
Et puis la guerre de position, c’est la bataille des idées, ce sont les
campagnes d’opinion, ce sont les alliances, c’est le pôle du consentement.
Une erreur qui est
souvent commise à propos de ces concepts, c’est de se dire qu’on y trouve
une opposition entre une politique révolutionnaire qui serait la guerre de
mouvement et une politique réformiste qui serait la guerre de position. Ça,
c’est faux. J’en Gramsci est révolutionnaire et donc, pour lui, la révolution a
deux phases : une phase qui est une guerre de mouvement, c’est le moment
soudain de la dictature du prolétariat, par exemple, de l’insurrection. Et puis
il faut après, dit-il, une guerre de position longue où les communistes devront
transformer la société sur le long terme. C’est une conception assez différente
en réalité de celle de Lénine ou de Marx qui pensaient qu’après la dictature du
prolétariat, eh bien, il y aurait tout naturellement un dépérissement de
l’État, comme dit Marx, l’émergence spontanée d’une société sans classe. Je
pense que Gramsci est beaucoup plus réaliste.
Dernier point, qu’est-ce qui arrive quand aucun bloc
historique n’est hégémonique ? Eh bien, on entre, à ce moment-là, dit Gramsci,
dans une période de crise organique.
Crise organique, c’est une crise qui est à la fois économique, politique et
culturelle et c’est quand les groupes au pouvoir n’ont plus le consentement des
dominés et ne maintiennent leur pouvoir que par la seule coercition : la
police, l’armée. Eh bien, la grande idée de Gramsci – je pense qu’il a tout à
fait raison – c’est que quand un pouvoir
a recours à la répression ou à des discours sécuritaires ou à des actes
sécuritaires, en fait, c’est le signe que le pouvoir cesse d’être
hégémonique, qu’il est en crise
d’hégémonie. La définition de la crise organique, elle est bien connue,
elle est souvent citée : « L’ancien est en train de mourir alors que le nouveau
n’arrive toujours pas à naître : dans cet interregnum
se manifestent toute une série de symptômes morbides ». En écrivant cela,
Gramsci pensait évidemment, à l’époque, à Mussolini.
Et cette période de crise organique est souvent, dit
Gramsci, le terrain favorable à ce qu’il appelle le césarisme, c’est-à-dire l’exercice autoritaire du pouvoir par un
leader charismatique, populaire qui s’appuie sur une partie du peuple contre
les élites politiques traditionnelles. Et on voit comment cette conception de
la crise organique et du césarisme est d’une très grande actualité dans notre
21e siècle.
Voilà, je ne vous ai pas fait une présentation exhaustive
de la pensée de Gramsci. C’est impossible, puisque cette pensée était élaborée
par fragments, par bribes. Elle n’est pas systématique, elle ne forme pas un
système, mais néanmoins, j’espère vous avoir montré que ces concepts (blocs
historiques, hégémonie subalterne) forment une
grille d’analyse qui est extrêmement féconde dans le cadre d’une théorie critique de la société et qui
est également une grille d’analyse d’une très
grande pertinence pour penser le monde d’aujourd’hui.